Aristides de Sousa Mendes

 

Aristides et César

Aristides de Sousa Mendes et son frère jumeau, César, sont nés le 19 juillet 1885 dans le village de Cabanas de Viriato, au centre du Portugal, dans la région de Beira Alta.
Les deux frères, Aristides et César, grandissent dans une famille de l'aristocratie terrienne, catholique, monarchiste et traditionnelle, renommée dans la région.
Leur père, José de Sousa Mendes, juge à la Cour d'appel de Coimbra, homme respecté, était apprécié pour son grand sens de la justice, du droit et de ses règles.

Les jumeaux poursuivent leurs études de Droit à l'Université catholique de Coimbra. À 18 ans, ils obtiennent leur licence.

Les deux jumeaux, Aristides et César entrent dans la carrière diplomatique en 1910, au sein du prestigieux ministère des Affaires étrangères, au moment où la république est proclamée au Portugal.

En 1932, César, le jumeau d'Aristides est nommé ministre des Affaires étrangères par Salazar qui vient de prendre les rênes du pouvoir. César essaye de réformer le ministère en limogeant des diplomates et de hauts fonctionnaires comme le secrétaire général, le comte de Tovar, Pedro Lemos.
César n'avait d'autre ambition que de servir son pays mais ne parviendra pas à atteindre ses objectifs. Il sera démis par Salazar et le comte de Tovar deviendra un ennemi de la famille.

Aristides est très attaché à son frère.
En 1920, il décide de le rejoindre pour le soutenir après le décès, à Berlin, de sa première épouse âgée de 29 ans, avec qui il a 5 enfants.
Aristides restera 3 mois aux côtés de son jumeau.

Aristides et Angélina, ensemble dans la carrière diplomatique

En 1909, ses études terminées, Aristides de Sousa Mendes do Amaral e Abranches épouse sa cousine germaine, Angelina Amaral de Abranches née le 20 août 1888 à Beijos, de noble lignée et catholique pratiquante. Elle jouera un rôle très important dans sa vie, toujours à ses côtés.

Angelina et Aristides aiment recevoir et ils apprécient la musique. Ils organisent de grandes réceptions, dans les différents postes consulaires qu'ils occupent, pour représenter dignement leur pays et sa culture qu'ils aiment tant.
Au Portugal les idées démocratiques, républicaines et sociales font irruption dans une société monarchique et conservatrice. Le pays vit une période de forts changements.

Angelina et Aristides auront 14 enfants : Aristides César, Manuel Silvério mort à Louvain, Zézinho, Clotilde, Isabel Maria, Geraldo, Pedro Nuno, Joana, Sebastião, Carlos, Teresinha, Luís Felipe, Raquel décédée à l'âge de 18 mois et João Paulo. Ils sont passionnés de voyage et pour mieux se déplacer ils font fabriquer l’Espresso par les usines Ford de Belgique, sans regarder à la dépense.

Aristides sera successivement en poste en Guyane Britannique (mai 1910), à Zanzibar en Afrique orientale britannique (1911) et à Curitiba au Brésil (1918).
Mais en 1919, en raison de ses convictions monarchiques, Aristides est mis en disponibilité.
De 1921 à 1923, Aristides dirige le consulat du Portugal à San Francisco (EUA). En 1924, Aristides est nommé consul à Saint Luís do Maranhão (Brésil) et dirige, provisoirement, le consulat de Porto Alegre (Brésil).
En 1926, Aristides est rappelé à Lisbonne au service de la direction générale des Affaires commerciales et consulaires.
En 1927, il est nommé consul à Vigo, au nord-ouest de l’Espagne, où il est sermonné par son ministère pour ne pas avoir appliqué les consignes. Son Gouvernement refusait l’entrée des Républicains espagnols au Portugal.

En 1929, Aristides est nommé consul général à Anvers (Belgique) et accrédité au Grand-Duché de Luxembourg. Il y demeurera 9 ans.
En 1933, alors que Hitler devient chancelier de l'Allemagne, Aristides de Sousa Mendes est en poste à Anvers (Belgique). Il y demeurera jusqu’en 1938.

Septembre 1938 : Aristides en poste à Bordeaux

En 1938, Salazar nomme Aristides consul général du Portugal à Bordeaux, avec la responsabilité des consulats de Toulouse et de Bayonne.

La grande famille de Sousa Mendes s'installe à Bordeaux en septembre 1938 dans le vaste consulat, au 14 du quai Louis XVIII, entre l'esplanade des Quinconces et la Bourse maritime, face aux magasins et aux entrepôts du port en pleine activité.
L'année même de son arrivée à Bordeaux, Aristides rencontre une jeune musicienne française de 30 ans, Andrée Cibial. Aristides aimait beaucoup la musique. Avec ses enfants, il avait créé un petit orchestre familial, ce qui enthousiasmait la jeune Française. Elle devint très vite amoureuse d’Aristides qui finit par céder à ses avances. Une petite Marie-Rose naîtra deux ans plus tard de cette rencontre.
Mais c’est avec Angelina, son épouse, qu’il fera face aux événements de juin 1940. Elle qui accueillera dans son domicile d’innombrables réfugiés qui fuyaient la mort, et cela avec un inlassable dévouement qui a fait l’admiration de tous.

Septembre 1939, l'Espagne est dévastée, le Portugal reste neutre

Quand la guerre éclate en septembre 1939, Aristides a 54 ans. Son frère César est ambassadeur du Portugal en Pologne lorsque le pays est envahi par les troupes allemandes. Il fait parvenir à Aristides des nouvelles alarmantes.
La guerre semble encore très loin de Bordeaux. Mais l’épouse d’Aristides, Angelina, est inquiète. Ils décident ensemble de mettre à l’abri à Cabanas, dans leur Portugal resté neutre et en dehors de la guerre, leurs huit plus jeunes enfants accompagnés de Fernanda, leur fidèle employée.
Ils traversent une Espagne qu'ils ne reconnaissent pas, dévastée par la guerre civile après la chute de la Seconde République espagnole et la victoire du général Franco.

A Bordeaux, les réfugiés se multiplient

De retour à Bordeaux, Aristides de Sousa Mendes est confronté à des demandes de visas, de plus en plus nombreuses, des réfugiés qui arrivent du nord de l'Europe. Ils fuient devant l’avancée nazie et tentent de partir vers le monde libre par le port de Bordeaux ou les villes portuaires portugaises.
Les consulats bordelais sont envahis de réfugiés réclamant le visa qui leur ouvrira les portes du Canada, de la Palestine, des États-Unis, de l’Angleterre, de l'Amérique Latine ou de l'Afrique…
Salazar, bien que favorable à Hitler et à Mussolini, veut maintenir des relations cordiales avec l’Espagne et la Grande-Bretagne. Il parviendra à conserver la neutralité du Portugal.

La circulaire n°14

Le 11 novembre 1939, Salazar envoie à tous ses diplomates en poste la circulaire no14. Elle est destinée à interdire l'entrée du Portugal aux « gens indésirables » vues « les circonstances anormales actuelles » en sélectionnant les réfugiés. Sans accord préalable du ministre, aucun visa ne pourra désormais être délivré aux personnes qui ne sont pas dignes d’entrer au Portugal.
Cette mesure s’adresse particulièrement aux étrangers de nationalité indéfinie, contestée ou en litige, aux apatrides, aux porteurs de passeport Nansen délivré par la Ligue des nations, aux Juifs expulsés de leur pays d’origine ou du pays dont ils sont ressortissants, aux personnes suspectées d’activités politiques contre le nazisme…

Extraits du texte de la circulaire no14 du 11 novembre 1939 du Ministère des Affaires étrangères du Portugal portant sur la concession de passeports, visas sur des passeports et des inscriptions consulaires :

Il devient nécessaire, dans les circonstances anormales actuelles, d’adopter des mesures de précaution et de définir certaines normes, même à titre provisoire, afin de prévenir dans la mesure du possible l’octroi de passeports et de visas consulaires trop facilement et que la police de vigilance et de défense de l’État (PVDE) pourrait considérer comme inapproprié ou dangereux.
Sans pour autant rendre trop difficile l’octroi des documents à certains étrangers en transit par Lisbonne à destination de l’Amérique, pour lesquels nous n’avons ni l’intérêt ni l’intention de gêner ou d’entraver leur circulation.
Dans cette directive est déterminé ce qui suit :
1) En conformité avec les dispositions décrites dans l’article 701 du règlement consulaire, il devient interdit aux consuls de 4e classe de concéder des passeports ou visas consulaires sans une consultation préalable du Secrétariat d’État.
2) Les consuls de carrière ne pourront concéder des visas consulaires sans une consultation préalable du Ministère des Affaires étrangères.
a) Aux étrangers de nationalité indéfinie, contestée ou en litige, aux apatrides, aux porteurs de passeport Nansen et aux Russes.
b) Aux étrangers qui ne sont pas en mesure de justifier auprès du consul, de manière satisfaisante, les motifs de leur venue au Portugal. Mais aussi à ceux dont le passeport présente une déclaration ou quelque annotation de l’impossibilité de retourner dans leur pays de provenance. Concernant tous les étrangers, les consuls doivent chercher à s’assurer que les demandeurs ont les moyens de leur subsistance.
c) Aux Juifs expulsés du pays de leur nationalité ou de celui dont ils proviennent.
d) À ceux désireux de s’embarquer dans un port portugais qui n’ont pas dans leur passeport le visa d’entrée dans le pays de destination, les billets de traversée par voie maritime et la garantie d’embarquement des compagnies respectives.
Les consuls feront très attention à ne pas entraver la venue à Lisbonne de passagers à destination d’autres pays et tout spécialement aux passagers en transit aériens transatlantiques ou à destination de l’Orient. […]
Pour le bien de la Nation
pour le Ministre Luiz Sampayo
Lisbonne le 11 novembre 1939


Novembre 1939 : Aristides désobéit

Aristides de Sousa Mendes, élevé dans le respect des lois et des valeurs humanistes, trouve les nouvelles directives de la circulaire no 14 à la fois inhumaines, racistes, injustes et anticonstitutionnelles.

Aristides compatit aux situations des réfugiés qui assiègent son consulat.
Il envoie des centaines de demandes de dérogation à Lisbonne. Elles seront, dans une large majorité refusées, ou resteront sans réponse.
À partir de novembre 1939, il émet quelques faux passeports et accorde quelques visas, n'envoyant les demandes d'autorisations qu'une fois ses protégés arrivés à bon port. Mais il doit les refuser à des centaines d’autres.
Ces irrégularités sont très vite détectées par les services du ministère et la police politique portugaise. Salazar, connu pour sa sévérité, le menace d'un procès disciplinaire. Aristides sait qu’il ne s’agît pas de vaines menaces et que le comte de Tovar ne manquera pas une occasion de lui nuire et de se venger, ainsi, de son ennemi juré César de Sousa Mendes.
Les troupes allemandes avancent rapidement, elles frappent vite et fort. César est toujours en poste à Varsovie durant les bombardements de la ville.

Avril 1940, tout s'accélère

Les gouvernements européens fuient l'avancée allemande.
En avril 1940, la grande-duchesse de Luxembourg, sa famille, les principaux membres de son gouvernement et 70 000 Luxembourgeois prennent le chemin de l'exil. 50000 réfugiés hollandais et deux millions d’évacués belges viennent s’ajouter aux millions de Français qui cherchent à gagner le sud de la France.
La population de Bordeaux, du nombre de 300000 personnes avant le 10 mai, dépassa 700000 à la fin du mois, voire beaucoup plus. Le nombre de réfugiés en attente de visa devant le consulat du Portugal augmente chaque jour. Lisbonne reste le seul port d’Europe de l’Ouest ouvert, avec des liaisons vers les Amériques, le Moyen-Orient et l'Afrique.

S'il ne peut accorder de visas à des « gens indignes », il en accorde aux nombreuses personnes qui ne sont pas concernées par la circulaire no14, les non-juifs américains, belges, français, anglais et hollandais.
Mais le 24 mai 1940, Salazar envoie une nouvelle circulaire n'autorisant plus aucun visa sans autorisation préalable du ministère et de la PVDE (police de vigilance et de défense de l’État). Aristides continue comme si de rien n'était. Le 21 mai il demande de nouvelles autorisations. Salazar répond : « respect de la circulaire no14 ! »


La Belgique et la France dévastées

Le 20 mai, arrivent à la gare Saint-Jean de Bordeaux, en provenance de Bruxelles, Isabel la fille d’Aristides, son époux Jules d’Août, leur enfant âgé de deux ans Manuel et deux de leurs amis diplomates. Ils racontent la Belgique et la France dévastées par les bombardements, leur périple pour rejoindre Bordeaux, et le sort réservé aux Juifs et aux réfugiés.
Au consulat, devant lequel campent de nombreux réfugiés, le nombre de demandes quotidiennes se chiffre à plusieurs centaines. Aristides est contraint de ne pas y répondre, même s'il commet « quelques irrégularités ».
Fin mai, la police portugaise des frontières intercepte 17 Belges porteurs de visas non autorisés et des Polonais munis de faux passeports, tous établis par Aristides.
Il persiste à concéder quelques visas non autorisés, demandant ensuite les autorisations par télégramme sans attendre les réponses qu’il sait négatives. Cependant, le nombre de réfugiés et les demandes de visas ne cessent de croître.

La guerre devient mondiale : le 10 juin 1940 l’Italie, alliée de l'Allemagne, déclare la guerre à la France et à la Grande-Bretagne.


Aristides et Haïm Kruger

Le 12 juin 1940, la rencontre d'Aristides de Sousa Mendes et du rabbin Haïm Kruger, Juif polonais âgé de 37 ans, va jouer un rôle déterminant.
Au fil de longues discussions, une amitié profonde naît entre les deux hommes. Le rabbin Kruger lui demandera de sauver son peuple.
Le 13 juin, Aristides envoie un télégramme à son ministère demandant l’autorisation d’émettre des visas pour le rabbin Kruger, sa famille et 28 autres réfugiés.
La réponse est immédiate et catégorique : « Non ! Ces personnes ne peuvent être admises au Portugal, c'est contraire à la circulaire no14 ».

C'est dans ce chaos que César de Sousa Mendes, neveu d’Aristides en provenance de Pologne, arrive à Bordeaux. Il parvient à rejoindre le consulat du Portugal où il trouve la maison de son oncle envahie d'orphelins, de femmes, de personnes âgées campant dans les nombreuses chambres et dans les bureaux.
Les réfugiés qui campent devant le consulat sont harassés après des jours et des nuits passés dans la rue, dans l'attente d'un éventuel visa distribué au compte-gouttes. Mais il se murmure que le consul est sensible aux demandes qui lui sont faites. Ils attendent, gardés par des soldats français, et ne bougent pas craignant de perdre leur place dans la file d’attente. C'est le seul espoir qui leur reste.
Le désespoir de tous ces réfugiés pour qui il ne peut pas grand-chose, perturbe Aristides tout comme les défaites de la Belgique, pays où il a été si heureux, et de la France qu'il aime tant.
Épuisé, impuissant, Aristides s'alite le 14 juin et reste prostré pendant trois jours.

17 au 19 juin 1940 : Aristides désobéit à Bordeaux

Le 17 juin à Bordeaux, le maréchal Pétain, le « vainqueur de Verdun », âgé de 84 ans, est appelé à la présidence du Conseil. Il demande l'armistice à l’Allemagne, signant la défaite de la France, la fin de la IIIe République et s’engageant dans la politique de collaboration avec l'occupant. Les conséquences seront dramatiques pour les millions de réfugiés en France et particulièrement pour les Français.
Ce même 17 juin à Bordeaux, Aristides de Sousa Mendes ne décide pas de démissionner. Il choisit d’être honnête avec sa conscience. Il choisit d’agir, de désobéir !
Il sait déjà que Salazar ne lui pardonnera pas sa désobéissance.

Ce même 17 juin à Bordeaux, le général de Gaulle n’accepte pas de déposer les armes.
En désaccord avec la demande de Pétain, il choisit de désobéir ! Guidé par sa conscience il quitte la France et s'envole, avec son nouveau gouvernement, de Mérignac pour Londres. Il y prononcera le lendemain sur les ondes de la BBC « radio Londres » le fameux Appel du 18 juin 1940 (inscrit par l’Unesco au Patrimoine « Mémoire du monde » aux côtés de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen).

Aristides de Sousa Mendes ouvre le consulat à 8 heures.
Il demande à tous de se mettre au travail, d'aller chercher les passeports, de laisser entrer tout le monde, il n'y a pas de temps à perdre. Aidé d’Angelina, de ses fils Pedro Nuno et José et du rabbin Kruger, de son secrétaire José Seabra et de qui peut les assister, il signe des milliers de visas et émet des passeports.
Lorsque les réserves de documents officiels sont épuisées, il appose son tampon et sa signature sur de simples bouts de papier. Certains proposent de grosses sommes pour un visa. Il refuse et leur accorde les visas, comme aux autres, jusqu'au dernier. José Seabra tente de faire respecter au minimum les règlements, il enregistre chaque visa. Le lendemain, le consulat ne fermera plus ses portes et José Seabra, débordé, abandonnera écritures et encaissements pour accélérer la délivrance.
Angelina soutient Aristides dans ses choix de citoyen de l’Humanité. Elle aide et accueille les réfugiés dans la grande maison du quai Louis XVII, à Bordeaux.
La nouvelle se répand comme une trainée de poudre parmi la population cosmopolite des réfugiés. L'espoir renaît. Avec leur précieux sésame, des milliers de personnes prendront la route vers le Portugal.
Aristides demande à son vice-consul honoraire de Toulouse, Émile Gissot, de délivrer des visas à tous, sans aucune distinction.

20 au 22 juin 1940 : Aristides à Bayonne

Alors que le paquebot Massilia quitte Bordeaux avec 27 parlementaires rejoignant le Maroc, dont Georges Mandel, Édouard Dalladier, Pierre Mendes France…
Aristides se rend à Bayonne à la demande de son vice-consul débordé de demandes qu'il ne peut satisfaire.
Aristides de Sousa Mendes, connaissant parfaitement la région, parvient à circuler. Il arrive dans Bayonne, elle aussi envahie de réfugiés.

Au consulat, au 8 de la rue du Pilori, la petite rue face de la cathédrale qui descend aux halles, il trouve des milliers de personnes désespérées en attente d'un visa pour la vie.
Aristides ordonne à son vice-consul, Manuel Vieira Braga, de délivrer les visas. Celui-ci lui répond : « Je ne peux obéir qu'aux ordres de mes supérieurs et à la circulaire no 14 du 11 novembre 1939 ».
Le consul lui rétorque : « Votre responsable hiérarchique c'est moi et en ma qualité de consul général, je vous ordonne de délivrer des visas à tout le monde ».
Mais Manuel Vieira Braga insiste : « Vous commettez un acte grave, vous vous exposez à des sanctions et des conséquences pour votre carrière ».
Aristides lui répond alors : « Cher ami, ma carrière est secondaire par rapport à toutes ces vies à sauver ».

Aristides de Sousa Mendes s'installe au bureau du consul et commence à délivrer des milliers de visas sans formalité.
Devant la foule massée dans la rue, dans la cour et dans l'escalier en bois qui mène au 3e étage de l'immeuble, Aristides de Sousa Mendes demande de descendre une table et une chaise. Le travail à la chaine recommence dans la rue, où les passeports sont ramassés, tamponnés, signés et rendus à leurs propriétaires.

Le 22 juin 1940, alors que le gouvernement français est toujours installé à Bordeaux, la France signe l'Armistice. Le IIIe Reich met en place toute une série de mesures pour limiter la circulation des personnes et instaure la ligne de démarcation.

22 au 25 juin 1940 : Aristides à Hendaye

Sur la route d’Hendaye, faisant fi de la convention d'armistice et des ordres de l'occupant, Aristides de Sousa Mendes continue de délivrer les précieux visas à tous les réfugiés qu’il croise à l’approche de la frontière.

À Hendaye, du 22 au 25 juin, il continue à signer des visas sur les passeports et tout autre document au porteur que les réfugiés lui tendent. L'essentiel est que le plus grand nombre puisse franchir la frontière avant l'arrivée des troupes allemandes et avant que les douaniers espagnols refusent les visas Aristides de Sousa Mendes.
Les services de renseignements anglais, le ministère espagnol de l'intérieur et Franco sont alertés par les services des douanes qui observent une marée humaine à leur frontière.
Le 23 juin, Salazar, dont l'alliance avec le général Franco est essentielle, est furieux. Il décrète que les visas émis par le consul général du Portugal à Bordeaux sont nuls et sans effet « car cet homme est devenu fou, il a perdu la raison ».
Ce même 23 juin, est voté à la demande du maréchal Pétain un décret rétrogradant le général de Gaulle au rang de colonel et le mettant à la retraite d’office par mesure disciplinaire. Il sera, en août 1940, condamné à mort, dégradé. Ses biens seront confisqués.
La course contre la montre va commencer.
Aristides de Sousa Mendes tente encore de sauver ceux qui sont refoulés par la police des frontières d'Hendaye. Il propose aux réfugiés de le suivre jusqu'à un poste frontière espagnol isolé qui ne peut être informé de l'interdiction. Il présente son passeport diplomatique aux douaniers en leur disant : « Je suis le consul général du Portugal à Bordeaux. Tous ces réfugiés ont des visas que je leur ai délivrés, ils ont le droit de se rendre dans mon pays ». Les douaniers les laissent passer. Ils sont sauvés !
Des milliers d’autres réfugiés détenteurs de visas signés par le consul Aristides de Sousa Mendes sont pris au piège, refoulés par les douaniers espagnols à Irun et aux autres postes frontières, alors que les chars allemands arrivent dans les Pyrénées-Atlantiques. Certains tenteront de passer la frontière plus loin, d'autres remonteront vers le Nord, d'autres encore, comme le penseur allemand Walter Benjamin ou l'écrivain allemand Carl Einstein, se suicideront plutôt que d'être livrés aux nazis.
Retour à Bayonne, puis à Bordeaux
Aristides, épuisé, retourne à Bayonne avant de rentrer à Bordeaux, où il arrive le 26 juin. Il trouve encore quelques réfugiés à aider, Angélina et Aristides les accueillent au consulat. Il donne à des Juifs de faux passeports portugais qui les protégeront des lois de Vichy, de l'internement et de la déportation.
Le 27 juin 1940, l'armée allemande occupe Bayonne et entre dans Bordeaux le lendemain. Le 29, le gouvernement français part pour Clermont-Ferrand avant de s'installer à Vichy.

Bilan : 32000 à 34000 visas délivrés, 30000 personnes sauvées ?

En 9 jours, le bilan du sauvetage réalisé par Aristides de Sousa Mendes avec l’aide de son épouse et de deux de ses enfants est exceptionnel.
Il a réussi à délivrer près de 34 000 visas et à établir de nombreux faux passeports. Il est difficile d’avancer un chiffre exact car l’enregistrement des visas n'a été tenu que jusqu'au 18 juin… et de nombreux porteurs de visas ne sont pas parvenus jusqu'au Portugal.
Concernant les entrées dans le pays, les archives de la police portugaise de sécurité des frontières font état de 40 000 réfugiés entrés en mai, juin et juillet 1940. Le capitaine Agonstinho Lourenco, directeur de la Police de vigilance et de défense de l'État (PVDE) témoigne que la majorité des étrangers qui se sont présentés aux frontières portugaises de mai à juillet 1940 avaient des visas délivrés par de Sousa Mendes. Lourenco estime à plus de 30 000, le nombre de personnes entrées au Portugal munies de visas de Sousa Mendes ou de son vice-consul de Toulouse, Émile Gissot, dont 10?000 juives.

Le consul Aristides de Sousa Mendes n’a privilégié aucune catégorie de personnes.
Il a délivré des visas et des faux passeports à toutes les personnes menacées :
des hommes, des femmes et des enfants ayant besoin de protection, des officiers autrichiens, tchèques, polonais…, des Belges, des Hollandais, des Français, des Luxembourgeois, des Anglais, des intellectuels, des artistes, de grands industriels, des commerçants, des hommes d’État, des ambassadeurs et des ministres, des professeurs, des hommes de lettres, des journalistes, des étudiants, du personnel de la Croix-Rouge, des membres des familles royales, des combattants, des résistants, des religieux, des Juifs, des chrétiens, des protestants, des agnostiques, des personnes seules ou des familles entières, sans distinction aucune, les membres du gouvernement belge, la grande-duchesse Charlotte de Luxembourg, sa famille, les membres de son gouvernement et leur suite, les Habsbourg-Lorraine, Otto de Habsbourg, l'impératrice Zita de Bourbon-Parme et ses enfants, la duchesse de Parme, ainsi que les membres du gouvernement autrichien, Édouard, Henri et Robert de Rothschild, le général Leclerc et d’autres généraux, bon nombre des fondateurs de l'État d'Israël…

Juillet 1940 : retour au Portugal

Fin juin, les autorités allemandes et espagnoles félicitent Salazar pour sa décision de maintien de l'ordre et pour avoir mis un terme aux agissements de son consul général à Bordeaux.
Salazar ordonne l'ouverture d'une procédure disciplinaire contre Aristides de Sousa Mendes quatre jours avant son retour au Portugal, le 4 juillet 1940. Ce même jour, il informe les autorités anglaises qu'il a mis fin aux dysfonctionnements qui se sont produits à Bordeaux et à Bayonne et que le consul a été relevé de ses fonctions.
Dès son arrivée à Lisbonne, Aristides demande une audience à Salazar, président du Conseil portugais et ministre des Affaires étrangères, afin de lui expliquer le sens de son action et ses motivations. Cette requête restera sans réponse.

Il rentre alors à Cabanas de Viriato heureux de retrouver sa famille, ses amis, mais également les réfugiés et leurs familles à qui ils avaient proposé l'hospitalité.
Il y retrouve M. Klein, un grand négociant en diamants d'Anvers, Paul Van-Zeeland, ancien premier ministre belge, Marcel-Henri Jaspar, ministre belge de la Santé publique, Albert de Vleeschauwer, ancien ministre belge des Colonies et administrateur général du Congo avec son épouse et leurs cinq enfants, des membres de la famille royale de Belgique, tout comme des réfugiés plus modestes. La vie reprend son cours, même si Aristides est préoccupé par son avenir.

Les Juifs louèrent la générosité de Salazar.

Ils ignoraient la désobéissance d’Aristides et le sort qui lui était réservé.
Malgré l'admiration que Salazar portait aux fascistes, il redoutait la menace anglaise. Il n'organisa pas la chasse aux Juifs dans son pays.
Dans l'indifférence générale, Aristides de Sousa Mendes est traduit devant le Conseil de discipline à Lisbonne, accusé de désobéissance, préméditation, récidive et cumul d'infractions. Le procès retient contre Aristides la délivrance de visas non autorisés, la falsification de passeports mais aussi et surtout d'avoir créé « une situation déshonorante pour le Portugal face aux autorités espagnoles et allemandes » .
Le 30 octobre, le verdict politique de Salazar tombe : Aristides de Sousa Mendes est rayé de la carrière diplomatique, son traitement est réduit de moitié et ses appointements au quart sans les indemnités habituelles, avec l'incapacité professionnelle de diriger un consulat.
Du bonheur passé il ne reste plus que quelques photos et de nombreux souvenirs heureux. Le consul proscrit, aidé de son frère César et de quelques amis, va tenter jusqu'au bout d'obtenir une révision de son procès. Mais le dossier est classé « secret d'État », suivi personnellement par le président du Conseil, Salazar, et sa rancune.

Aristides avait raison :
La guerre qui fait toujours rage et les nouvelles de toute l'Europe ne peuvent que conforter Aristides de Sousa Mendes dans ses choix, mais il doit subvenir aux besoins de sa famille.

De la déchéance à l'oubli

Angelina et Aristides de Sousa Mendes habitent maintenant un petit appartement à Lisbonne et le brillant diplomate s'inscrit à l'Ordre des avocats. Mais personne ne s'adressera à lui compte tenu des sanctions dont il fait l'objet.
La famille vit avec des ressources de plus en plus faibles. Elle va souvent manger dans un foyer pour les plus démunis, la cantine de l’Assistance juive internationale, organisé par la communauté israélite de Lisbonne.
En juin 1943, Carlos et Sebastião de Sousa Mendes, nés tous deux à Berkeley quand leur père était en poste à San Francisco, font valoir leur citoyenneté américaine et s'engagent dans les troupes américaines basées en Angleterre. Ils participeront au débarquement en Normandie et à la Libération de la France et de la Belgique.
En 1945, tout en se félicitant hypocritement de l’aide que le Portugal a apportée aux réfugiés pendant la guerre, Salazar refuse de recevoir Aristides de Sousa Mendes.
Le 16 août 1948, meurtrie de chagrin et à bout de force, Angelina de Sousa Mendes do Amaral e Abranches, après avoir soutenu son mari pendant 39 ans et assisté à la dispertion de sa famille. Elle meurt à Lisbonne d’une congestion cérébrale, à l’âge de 59 ans.

Le 16 octobre 1949, Aristides de Sousa Mendes épouse Andrée Cibial, reconnaissant ainsi sa fille Marie-Rose. Il partage sa vie entre Cabanas et Lisbonne. La maison de Cabanas se vide peu à peu de ses meubles. Aristides et Andrée viennent de temps en temps voir leur fille, élevée par ses oncles à Ribérac en Dordogne.
Malgré la vengeance de Salazar et les difficultés financières auxquelles il est confronté, Aristides n'a jamais regretté ses actes. Il se disait en paix avec sa conscience et avec sa foi. Accablé par la maladie il est hospitalisé, sur l’initiative de son frère, à l'hôpital des Tertiaires, une clinique gratuite dirigée par des Franciscains appartenant au troisième Ordre de Saint-François.

Le 3 avril 1954, il y meurt en paix avec lui-même, Andrée à ses côtés.
Son corps est transporté dans le caveau de famille du cimetière du Passal à Cabanas de Viriato.

Après sa mort, la maison de Cabanas sera vendue aux enchères pour payer ses dettes.
Ses enfants dispersés à travers le monde, continueront de se battre pour rétablir l'honneur de leur père et de leur mère.

Le 18 octobre 1966, Yad Vashem honore Aristides à titre posthume en le nommant Juste parmi les Nations, à l'initiative du rabbin Haïm Kruger rappelant que pour beaucoup de réfugiés juifs, la seule voie de sauvetage passait par l'entrée au Portugal.

Le 10 juin 1986, le Congrès des États-Unis d’Amérique décida d'honorer la mémoire d’Aristides de Sousa Mendes comme l'avait déjà fait Yad Vashem.

L’État d’Israël le nomme citoyen honoraire en 1987.

En 1987, le Portugal remet à la famille d'Aristides la médaille de l'Ordre de la liberté au grade d'officier et se crée à Bordeaux le Comité national français en hommage à Aristides de Sousa Mendes.

En 1988, Aristides de Sousa Mendes est réhabilité à titre posthume par l'Assemblée de la République portugaise et réintégré dans la diplomatie avec le titre d'ambassadeur.