Les enfants de Buchenwald

Avec ses nombreux camps satellites, Buchenwald fut l'un des plus grands camps de concentration établis par les Nazis en Allemagne. Il fut créé en 1937 dans une zone boisée sur le flanc nord de l'Ettersberg à environ 8 km au nord-ouest de Weimar, pour interner les antinazis allemands, rejoints par la suite par des déportés d’autres pays européens.
Si, majoritairement, des repris de justice, les fameux kapos souvent plus violents que les SS eux-mêmes, assuraient l’administration interne des camps de concentration, à Buchenwald celle-ci relevait des « triangles rouges », les prisonniers politiques parmi lesquels les Français constituaient le groupe le plus important.
Ces derniers ont tout fait pour éviter aux enfants d’aller travailler dans les carrières à l’extérieur du camp. Compte tenu de leur état physique dégradé, ils savaient que cela les aurait condamnés à mort. 

Le camp de Buchenwald comprenait des prisonniers de haut rang qui bénéficiaient de traitements moins cruels que le reste des déportés. Une cinquantaine de personnalités - principalement des hommes politiques - étaient logées à l'écart des autres bâtiments des prisonniers. Parmi elles, les Français Édouard Daladier (homme politique, figure du Parti Radical), Paul Reynaud (homme politique, plusieurs fois ministre et Président du Conseil), Léon Blum (l'une des grandes figures du socialisme français), Georges Mandel (homme politique français proche de Georges Clémenceau, ministre et journaliste), Léon Jouhaux (fondateur et président de la CGT-FO et Prix Nobel de la paix) et le ministre d'État belge Paul-Émile Janson. Ce dernier mourut à Buchenwald.

Le 11 avril 1945, les déportés de Buchenwald prennent les armes et délivrent le camp.
Quelques heures plus tard, les soldats de l’armée américaine pénètrent dans l’enceinte du camp.
Ils découvrent avec stupeur, parmi les détenus politiques, un millier d’enfants et d’adolescents vivant dans la baraque 66.

Ces garçons juifs sont originaires des pays d’Europe centrale et orientale.
Début 1945, ils échouent à Buchenwald à l’issue des marches de la mort, après être passés par des ghettos, des camps de travail, des camps de concentration, des camps d’extermination d'Allemagne et de Pologne. On ignore par quel miracle ils ont échappé maintes fois à la mort, notamment à Auschwitz-Birkenau où les enfants étaient gazés dés leur arrivée. Très peu d'entre eux ont été déportés directement à Buchenwald.
 Le plus jeune survivant du camp, Josef Schleifstein, n'a que quatre ans. Israël Meïr Lau, dit Lulek, n'a pas encore huit ans.
A Buchenwald, sous l'égide du Comité International Interne de la Résistance, les déportés s’étaient mobilisés pour les protéger des coups. Une école clandestine avait même été créée pour eux.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Josef Schleifstein

 

Alors que les déportés politiques sont très rapidement rapatriés vers la France, les Alliés ne savent que faire de ces jeunes qui n’ont plus ni parents ni famille ; à peu d'exceptions près, ils ont été massacrés par les nazis. Ils vont alors attendre que l’on statue sur leur sort et cela va durer deux mois.
Cette longue attente avant leur arrivée en France, en Suisse et en Angleterre, est une parenthèse indéfinissable. Ils ont tous l’espoir fou de retrouver l’un des leurs sur les listes qui circulent alors. Ils doivent réapprendre à vivre, ils ne savent pas quoi attendre du lendemain.



 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Orphelins quittants Buchenwald 7 avril 1945

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jeunes survivants dans le camp de Buchenwald mai 1945

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

        Adolescents survivants à Buchenwald

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le rabbin aumônier des forces américaines, Hershl Schechter, ayant entendu parler du formidable travail de sauvetage mené en France par l’Œuvre de Secours aux Enfants (OSE) – qui par le biais d’un réseau clandestin est parvenu à sauver plus de 2000 enfants juifs de la déportation – se tourne alors vers cette association pour envisager la prise en charge de ces jeunes.
L’OSE - association sociale juive qui, au sortir de la guerre, a ouvert 25 maisons d’enfants à l’intention des orphelins de la Shoah, enfants cachés ou déportés - se mobilise immédiatement, en lançant une campagne d’opinion publique sur le sort de ces enfants, relayée à la fois par le Parti communiste français et le journal L’Humanité, ainsi que par le mouvement gaulliste, en la personne de Geneviève Anthonioz-De Gaulle.
Le gouvernement provisoire de la République française décide d’accueillir 426 de ces jeunes rescapés dans l'ancien préventorium d'Ecouis, dans l'Eure.

 


 

 

 

 

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De jeunes survivants quittent Buchenwald en train
 

 

On comprend que cela n’ait pas été facile. La France, elle-même sort exsangue de l’occupation nazie ; elle est encore en reconstruction ; il y a encore des cartes d’alimentation ; bref la vie est difficile pour tout le monde. Les enfants ne sont pas des rapatriés, car ils ne sont pas Français, mais des enfants étrangers que la France accepte d’accueillir.

Près de la moitié des enfants reçoit donc un visa pour la France. Les autres partent pour la Suisse et la Grande Bretagne.
Le train met quatre jours pour les amener en Normandie.
Transportés de Buchenwald via Thionville en wagons couchettes, ils arrivent le 6 juin 1945 à la gare de Saussay-la-Campagne où ils sont reçus par le Sous Préfet, accompagné de diverses personnalités. Des cars les conduisent à Ecouis, village distant de 6 kms. C’est là que les garçons deviennent les « enfants de Buchenwald », certains amers et rageurs, d’autres, joyeux drilles, cherchant à rattraper le temps perdu, vacillants mais jamais terrassés.


 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais les relations sont difficiles.
Les éducateurs attendaient des enfants, ils sont confrontés à des adultes avant l'âge qui se méfient d'eux. Tous ces jeunes ont côtoyé la mort, ont vu leurs proches disparaître et ont connu la violence. Fondamentalement la relation aux adultes est transformée. Ils ne font plus confiance aux adultes qui étaient censés les protéger. Certains ne peuvent se départir des habitudes prises à Buchenwald, ils chassent pour se nourrir alors qu'ils ne manquent de rien, ils sont violents. L'absence de langue commune aggrave les problèmes de communication. Ils sont de nationalités différentes, de langues différentes, de milieux culturels ou politiques différents. Il y a parmi eux des Hongrois, des Polonais, des Roumains, des Tchèques. Les uns sont très religieux, d’autres sionistes, d’autres encore communistes, ou qui appartiennent à des familles qui l’ont été.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur la photo de droite à gauche : David Perelmutter, Izio Rosenman Demblin et Israël Meir (Lulek) Lau

 

Il est difficile de se mettre dans la tête d’un enfant rescapé, ancien déporté.
Pourtant, grâce aux éducateurs de l'OSE, ils réapprennent peu à peu à être enfant ou adolescent, à jouer, à rire, et même à pleurer ; larmes auxquelles bon nombre de ces enfants attribuent leur retour à l’humanité.
L’objectif est de resocialiser les enfants et les adolescents, de les enrichir intellectuellement et de retrouver des membres de leur famille.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Enfants rescapés de Buchenwald à Ecouis.
Parmi eux : Chapnik Abram, Henri et Albert Dymant, Jozef Dziubak, Salek Finkelstein,  Wolf Fojgel, Idel Goldblum,  Jochan Goldkrantz, Jakob Kapelusz, Nachman Wiseman, Max Kozuch, Manfred Lewin, Teodor Lowy, Szymk Michalowicz, Hans Oster, Salek Rothschild, Salek Sandowski, Abram Schilcott, Jozef Schwarczberg, Moniek Solarz, Hersch Unger, Usher, Ivar Segalowitz, Moishe Shapiro, Romek Wajsman et Lolek  Weinstein
  


Quarante-huit pour cent des jeunes ont retrouvé un membre de leur famille. Les autres sont seuls au monde.

A la fermeture d’Ecouis, 17 d’entre eux ont retrouvé des attaches familiales en France et 33 ont été placés dans des familles d’accueil. Les plus religieux sont envoyés à Ambloy, puis à Taverny et Versailles, les autres dans un foyer de la rue Rollin, et dans les maisons d’enfants, quelques uns à Moissac (chez les Eclaireurs israélites) pour se refaire une santé.
Sur les 426 venus en France, une vingtaine d’enfants sont restés et ont demandé la nationalité française. Ils se sont intégrés et ont fondé une famille.
Les autres se sont dispersés sur les cinq continents. Ils sont devenus israéliens, américains, canadiens, australiens...
Parmi eux, l’écrivain et prix Nobel de la paix Elie Wiesel et l’ancien grand rabbin d’Israël, Meir Lau.