Amateur d'art


Hitler, qui a échoué à devenir un artiste, ne s'est pas pour autant détourné du monde de l'art. Grand amateur de peintures et essentiellement passionné d'architecture, il a encouragé un art dit nazi, au style néoclassique et teinté de mégalomanie.

 

 

 

 

 

 

 

Visite de la maison des Arts de Munich en 1937

 


L'arrivée d'Adolf Hitler au pouvoir marque brutalement la fin de la diversité culturelle qu'avait apportée la République de Weimar pour l'Allemagne.

Hitler qui se prenait pour un artiste, avait fixé les principes qui devaient régir l'art national-socialiste. Dans Mein Kampf, il écrit : «Un artiste qui peint l'herbe en bleu est un menteur». Avec des visions de cet ordre l'art ne risquait pas d'évoluer. Les canons de l'art étaient fixés une fois pour toutes, et ne devaient en aucun cas être changés.

De nombreux autodafés ont lieu. Les livres de Marx, Freud, Einstein, Brecht, Gide et autres auteurs célèbres qu’ils soient juifs, communistes ou différents de la pensée dominante, finissent brûlés en place publique. La culture est prise en main : la presse écrite est mise sous contrôle par le parti nazi, qui choisit même les films qui passent au cinéma.
La propagande passe par des moyens de communication qui ont pour seul but de mettre en avant l’idéologie hitlérienne. Les jeux olympiques d'été de 1936 seront instrumentalisés pour conforter l’image de marque du régime hitlérien sur la scène internationale.
Les ouvrages scolaires vont être «assainis». Pour ne pas céder à la disparition d’une certaine culture, on attribue aux écrits de bon nombre de romanciers ou poètes la mention «auteur inconnu de langue allemande».
En 1933, Goebbels crée les «Reichskulturkammer» (Chambre de la culture du Reich), véritable cellule de censure médiatique, est une organisation corporatiste des métiers de la culture, pour promouvoir l'art «aryen» selon les idéaux du parti national-socialiste. Pour publier une œuvre, quelle qu’elle soit, il fallait appartenir à la chambre compétente Le début de la non liberté artistique est en marche.


L'art dégénéré (entartete kunst), était le genre qui permettait au régime nazi d'interdire l'art moderne pour mieux conserver l'art classique. L'art classique symbolisait la pureté de la race tandis que les peintres modernes contournaient la norme définie par le IIIe Reich. Les artistes qui soutenaient les idées d’Hitler et du nazisme produisaient de l'art racial pur, alors que les artistes modernes qui pour eux étaient une race inférieure, créaient des tableaux considérés comme dégénérés.
Fut qualifiée d’art dégénéré toute œuvre ne correspondant pas aux critères esthétiques, et idéologiques, des nazis. En principe, tout art moderne était condamné par le Reich. De nombreuses rafles s’effectuèrent dans les différents musées allemands. On estime à près de 5000 le nombre d’œuvres, peintures, sculpture ou dessin détruit sur ordre de Goebbels à la veille de la guerre.
En 1935 le gouvernement organisa une exposition d’art dégénéré à Nuremberg. Cette même année, furent promulguées les premières lois anti-juives. Coïncidence consternante pour un art aussi appelé «judéo bolchevique».
En 1937, fut organisée, à la maison de l’art allemand de Munich, une nouvelle exposition d’art dégénéré.
Les nazis firent exposer des œuvres d’handicapés mentaux ainsi que des dessins d’enfants au milieu d’œuvres d’artistes connus tels Otto Dix, Max Ernst ou encore Marc Chagall, dans le but de démontrer l’aspect malsain et impur de cet art moderne. A côté de chaque œuvre des commentaires méprisants suscitaient l'opprobre du public : il s'agissait ou bien de citations d'artiste tronquées et isolées de leur contexte afin de les rendre choquantes ; ou bien de diatribes du Führer ou d'autres membres éminents du parti. Ils conspuaient alors le «snobisme» des intellectuels de Weimar qui avaient mordu à l'appât de ce que les Nazis appelaient la « juiverie internationale et bolchevique » et qui avaient élevé au rang d'œuvres d'art les productions bâtardes de véritables «malades mentaux» - d'où l'appellation «arts dégénérés».
Cette exposition eut un gros succès, il fallait que cette exposition ridiculise les peintres et sculpteurs d'avant-garde, et par la même occasion, permette au public de trouver des arguments contre l'Art Moderne. Cubisme, Dadaïsme, Expressionnisme, Futurisme, Impressionnisme, Abstrait,… les nazis fermèrent les portes à tous ces courants, mais pas seulement pour des raisons esthétiques…

Néanmoins, il a existé un art interdit, un art rebelle. L’existence de cet art prouve qu’il y eut une faille dans le système de contrôle artistique du régime.

Face à l'exposition des «arts dégénérés», le citoyen allemand était convié à apprécier, dans un autre pavillon, l'exposition des «Arts allemands».
Le régime hitlérien a saturé d'idéologie les images les plus familières. Il a récupéré tous les styles consacrés antérieurement au modernisme pour les réactualiser pompeusement sur le mode du gigantisme, ce qui flattait les prétentions impériales du régime.
La culture officielle se sclérosa sur des formes traditionnelles vidées de leur sens :
- Sculptures néo-grecques et néo-romaines, (où la femme est réduite aux attributs de la maternité avec une insistance particulière sur la largeur des hanches et la générosité des seins ; l'homme étant invariablement représenté en athlète de gymnase) ;
- Style néobaroque, en architecture avec une débauche "Kitsch" de moulures et dorures ;
- Style néo-moyenâgeux en lithographie où les gravures les plus célèbres de Dürer et Cranach servirent de faire valoir au Führer.

Réactionnaire par essence «La culture Nazie» se positionna en s'opposant à toute innovation. Cette épuration des arts provoqua l'exil des plus grands créateurs et ne rencontra pas de résistance dans la population.

L’art officiel, s’inspire du classicisme, et reste à l’opposé de l’art dégénéré. Il rejette toute forme de modernité, et s’appuie sur l’Académisme passé.

 

 

 

 

 

 

 

Visite d’Hitler et Goebbels de l’exposition d'art officiel. Munich 1937



Les sculpteurs officiels du Reich, produisent des œuvres de nus, souvent des sculptures à sujets mythologiques. Des guerriers et des athlètes, pour les hommes : fiers, droits, corps musclés brandissant des armes ; des déesses à corps parfait, des nymphes pour les femmes, aux chevilles étroites et allongées et aux seins ronds et bien mesurés. Ces sculpteurs n’innoveront pas, et imiteront les grands maîtres du classicisme, ils diront que la seule beauté artistique se trouve dans l’art passé.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

Statues olympiques à Berlin




Les peintres officiels, se bornent au réalisme et au néo-classicisme, sans jamais rien d’un tant soit peu moderne dans leurs œuvres.
Cet art largement encouragé par le régime nazi, est désigné comme étant le modèle de l’art pur, de l’art aryen. Cet art officiel n’a pas que des raisons d’esthétiques ou de goûts artistiques : il est un art de propagande qui manifeste les différents aspects de l’idéologie nazie, de la pureté de la race aryenne, de la virilité des hommes ainsi que son soutien au régime.
«La famille de paysans de Kahlenberg», la toile d’Adolf Wissel, en est un exemple flagrant : on peut y trouver la future doctrine qu’adoptera le régime de Vichy de Pétain, «Travail, Famille, Patrie». En effet, cette toile représente une famille allemande presque au complet avec la mère s’occupant de la plus petite fille, le petit garçon blond aux yeux jouant sagement avec un jouet de bois, la plus grande des filles, travaillant consciencieusement sur ses devoirs, la grand-mère brodant un vêtement pour l’un des enfants, et le père, digne et propre sur lui, supervisant le tout. L’absence du grand-père, sûrement mort lors de la Grande Guerre, pourrait servir, au besoin, à rappeler un épisode douloureux et à raviver la haine et l’esprit de vengeance des Allemands.
On voit ici clairement apparaître un intérêt tout autre que celui du souci de l’esthétisme.




 

 

 

 

 

 

«La famille de Paysans de Kahlenberg», d’Adolf Wissel

 

 



La «Reichskulturkammer» dirigée par Goebbels encourage vivement les artistes à exalter les valeurs de la race allemande. Toute œuvre d’art dénonçant le bolchevisme, les juifs, ou n’importe quelle opposition au régime, est la bienvenue pour Hitler et ses partisans.
Toutes les peintures et sculptures ont un message normatif, qui peut être résumé en : l’aryen pur doit être beau, grand, fort et surtout, patriotique.

On peut dire, que l’art officiel nazi, bien plus qu’un art de propagande et qu’un art esthétique, servait de modèle pour les partisans d’une Allemagne nazie. Il montrait la voie à suivre voulue par le régime, ainsi que les écarts à ne pas commettre. C’était, une espèce de manuel pour bien apprendre à rester dans les rangs du Reich, et qui laisse entrevoir combien il dangereux d’en sortir.

Dans de telles conditions, de nombreux artistes quittèrent l'Allemagne nazie, non seulement parce qu’ils avaient des craintes pour leur vie, mais aussi en signe d’opposition au régime nazi.
 




 

 

 

 

 

 

 

Goering, Hitler et Goebbels à l'exposition d'art «dégénéré»




 


La musique
Selon l'idéologie nazie, le peuple allemand était le « premier peuple musicien de la terre », Wagner son héros et Anton Bruckner son prophète. Pour implanter leur théorie les nazis ont détourné la pensée musicale des compositeurs du passé, et réécrit l’histoire.

Les théoriciens de l'antisémitisme ont revisité le passé allemand, tentant d'en séparer le bon grain aryen de l'ivraie juive, et ce dès Haendel dont ils changent les paroles des oratorios, parlant du peuple juif. Il faut réécrire l’histoire de la musique allemande et autrichienne, pour «laver les souillures».

La Neuvième Symphonie de Beethoven devient la référence de l’Orchestre philharmonique de Berlin et de son directeur musical Wilhem Furtwängler, architecte empressé de ce nouvel ordre musical nazi.
Liszt, devient allemand et non plus hongrois.
Wagner avec l’aide de sa famille (notamment sa fille, devenue proche d’Hitler) est surexploité.
Mendelssohn, de par son origine juive, fut une des victimes préférées des théoriciens de l'antisémitisme musical malgré sa conversion au christianisme. Sa statue à Leipzig fut détruite, la rue qui portait son nom fut rebaptisée du nom d'Anton Bruckner, et enfin un grand concours fut organisé pour recomposer son «Songe d'une nuit d'été» dans une version aryenne.
Dès 1933, les programmes de musique classique à la radio sont contrôlés. Mendelssohn est pratiquement interdit de diffusion. Dans les défilés, les manifestations et célébrations officielles ou à la radio, c’est Wagner que l’on entend le plus.

La musique dégénérée (Entartete musik), était ainsi qualifiée par les nazis, entre 1933 et 1945, pour toute musique qui ne correspondait pas aux normes de l’art officiel. «Musique qui a perdu les qualités habituelles de son genre, de sa race», loin de l’idéal aryen, de la race supérieure.
Ils appelaient «musique dégénérée», la musique des années trente, qui allait de la musique atonale au jazz conçu comme une musique afro-américaine, toute la musique de musiciens aux origines juives, ou encore toute la musique prolétarienne qui emprunte au jazz nombre de ses procédés.
L’idée de décadence, de dégénérescence, d’empoisonnement de la pureté des origines prédomine l’esprit nazi. La musique dégénérée est présentée comme une catégorie haïe où le régime nazi range toute la musique qui lui semble éloignée de sa propre vision de la musique, ou de sa vision du monde.
La conception du monde national-socialiste se fonde sur l'idée du sang, de la race, du peuple, et sur l'idée d'un état totalitaire. Et comme l’avait écrit Hitler dans Mein Kampf, «les juifs étaient incapables de manier la musique et le verbe».


En 1938 se tient à Düsseldorf l’ «Exposition Musique Dégénérée».
C’est le pendant musical de l’exposition de Munich : les musiciens de jazz, de musique atonale, (donc de musique moderne) dont beaucoup sont juifs ou communistes vont être à leur tour assimilés à des «dégénérés» et leur musique sera interdite.


 

 

 

 

 

 

 

Affiche pour l'exposition Musique Dégénérée



Le projet Linz, est celui d’Hitler de construire un gigantesque musée d’art dans la ville de sa jeunesse.

On sait qu’Hitler était amateur d’art, qu’il voulait faire une carrière artistique, mais qu’il fut refusé à l’entrée de l’École des beaux-arts de Vienne. On sait aussi qu’il doubla son intérêt pour la peinture par une passion pour l’architecture.

L’histoire du musée de Linz commence vraiment avec l’Anschluss. La persécution des Juifs qui accompagna l’entrée des troupes allemandes et la mainmise nazie sur le pays conduisit au vol de nombreuses œuvres d’art appartenant à des collectionneurs juifs. Il fallait décider du devenir de ces œuvres, qui rejoignirent celles déjà confisquées en Allemagne après la nuit de Cristal et entreposées dans le «Führerbau» de Munich. L’un des autres facteurs qui donna l’idée à Hitler de construire le musée fut sa visite du musée des Offices de Florence, en mai 1938. Il fit part de son étonnement devant la richesse des collections de cette ville de province et demanda si l’équivalent existait en Allemagne. On le dirigea alors vers la «Gemäldegalerie» de Dresde (musée d'art des Collections nationales), qu’il visita un mois plus tard. Jusqu’à sa fin, Hitler restera très attentif à l’évolution de son projet et s’investira personnellement à de nombreuses reprises. À Dresde, c’est Hans Posse, le directeur de la galerie des peintures depuis 1910, qui le conseillera et le guidera dans ce projet.
En fait, Hans Posse avait été le constructeur du musée, celui qui avait fait de la galerie une institution d’envergure internationale. Or, à cette période précise, Posse, en désaccord avec la direction des musées de la ville, fut renvoyé de son poste. Hitler non seulement exigea sa réintégration immédiate, mais le nomma directeur du futur musée de Linz. A partir de ce moment-là, Posse se consacra avec attention à la constitution des collections. Il le fit de façon cohérente en sélectionnant des œuvres d’importance dans le butin, de plus en plus conséquent, des pillages nazis à travers toute l’Europe. Il était pour cela en concurrence avec d’autres services nazis, ceux de Rosenberg1 et ceux de Goering – mais aussi avec les dirigeants nazis viennois, inquiets de voir l’émergence d’un pôle culturel concurrent dans leur pays – et il lui fallut souvent se battre pour obtenir les œuvres qu’il voulait, malgré le droit de préemption que s’était accordé Hitler. Pendant ce temps, les juristes allemands trouvaient des habillages légaux à ce qui n’était qu’un pillage systématique des collections juives. Posse disposait aussi de fortes sommes d’argent, de diverses origines, pour acheter des œuvres qui passaient dans les galeries et salles des ventes allemandes ou étrangères (aux Pays-Bas en particulier) mais ces œuvres se retrouvaient aussi souvent sur le marché parce que leurs propriétaires juifs s’étaient vus contraints de les vendre pour obtenir un peu d’argent face à la persécution économique.

Entre 1939 et 1941, l’architecte Roderick Fick, sous la houlette d’Albert Speer, dessina les plans de l’immense musée, dont l’achèvement était prévu pour 1950. Dès juin 1941, le Führerbau de Munich se révéla trop petit pour accueillir les tableaux sélectionnés. Hans Posse tomba malade et mourut le 8 décembre 1942. Goebbels fit son éloge lors de son enterrement à Dresde, auquel Hitler en personne assista. Il y avait à ce moment-là déjà 2470 œuvres prêtes à être exposées.
Le successeur de Posse fut Hermann Voss, le directeur du Musée d’art de Wiesbaden. Voss n’était pas un nazi mais il fut tout de même nommé, probablement parce que Goering pensait pouvoir le contrôler plus facilement. Il put s’entourer d’un plus grand nombre de collaborateurs, qui travaillaient à constituer les autres collections du musée, de monnaies et d’armes en particulier. À partir de l’été 1943, devant la menace des raids aériens alliés, les collections du futur musée furent peu à peu envoyées en lieu sûr, dans des musées de province, des châteaux, puis des mines de sel, où elles rejoignirent celles des grands musées allemands. Les Soviétiques pillèrent systématiquement tous les dépôts qu’ils trouvaient dans leur avancée vers l’ouest. Pour les Américains, ce fut moins clair : des consultations entre alliés occidentaux avaient conduit à des déclarations de principe de restitution des œuvres d’art. Il y eut cependant des pillages, par des soldats et des officiers américains et français mais aussi par des Allemands. Ce fut notamment le cas dans le Führerbau.
La collection a rassemblé jusqu’à 4712 œuvres.

Les modalités de constitution de la collection du musée de Linz ont déterminé celles des restitutions. Comme l’origine nationale des œuvres était connue, celles qui ont été retrouvées ont été restituées aux États, et avant tout, 37% à la République fédérale d’Allemagne. Par contre, les vendeurs, souvent des marchands, ne se sont pas toujours précipités pour réclamer les œuvres rapatriées, pour des raisons compréhensibles. En France par exemple, les musées nationaux ont hérité de 294 œuvres provenant de la collection de Linz, dont les propriétaires ne se sont pas manifestés ou n’ont pas été identifiés. C’est 50% de l’ensemble des œuvres restituées au titre de la collection de Linz, qui se trouvent d’ailleurs aujourd’hui toujours dans les musées français, sous l’appellation «MNR» (Musées nationaux récupération).


1Alfred Rosenberg était l'un des intellectuels les plus influents du parti nazi.
La guerre a grandement facilité ses activités, car elle a permis le pillage organisé des bibliothèques juives, collections d'art, et autres actifs dans les pays envahis par la Wehrmacht. Fondé en Octobre 1940, son «Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg» (Groupe de travail de la Reichsleiter Rosenberg, ou ERR) devient l'organisation nazie qui rencontre le plus de succès dans le pillage de l’art. A la fin de la guerre, le TRE avait expédié près de 1,5 million d'œuvres d'art et d’objets de toute l'Europe vers le Reich.