LE 27 MARS 1942

PREMIER CONVOI POUR AUSCHWITZ

Le 27 mars 1942 partait des gares de Drancy-Le Bourget puis de Compiègne le premier convoi de la mort pour 1112 Juifs, en majorité français, victimes des rafles de mai, août et décembre 1941. Seuls 19 revinrent.

Il fait très beau, le ciel est lumineux lorsque, en début d'après-midi, ce 27 mars 1942, les quelque 4000 juifs détenus au camp de Drancy sont rassemblés sur la place centrale, ceinte de bâtiments en U. Depuis sept mois, les nazis y parquent les juifs étrangers, appartenant pour la plupart aux "classes laborieuses", qui ont été raflés le 20 août 1941 par la police française, dans le 11e arrondissement de Paris.

Un officier allemand hurle 565 noms et chaque appelé doit sortir des rangs. Parmi eux, Joseph Rubinstein, 23 ans, et Simon Gutman, 18 ans, qui s'exécutent sans trop d'appréhension. En moins d'un quart d'heure les 565 hommes doivent rassembler leurs affaires personnelles dans des musettes et des baluchons. Ils comprennent alors qu'un départ s'organise. Vers où ? Personne ne sait.
"Certains prétendaient qu'on allait nous emmener dans les Ardennes pour du bûcheronnage, raconte Simon Gutman. Nous pensions presque avoir de la chance de sortir de ce qui nous apparaissait comme l'enfer et n'en était en réalité que l'antichambre."

Destinés à des habitations bon marché, les bâtiments de Drancy ont d'abord été utilisés par le gouvernement de Vichy pour emprisonner des communistes puis par les Allemands pour l'internement des prisonniers de guerre français. Dans ce qui est devenu un "camp de représailles" pour les juifs, cerné d'une double rangée de barbelés et de quatre miradors, gardé et administré par les autorités françaises, les conditions d'hygiène sont déplorables et l'on souffre de la faim. La malnutrition a provoqué des centaines de cas d'œdème et de cachexie, et les décès se sont tellement multipliés qu'en novembre les autorités militaires ont dû libérer 800 des internés les plus malades.

Après de multiples comptages, les 565 sont conduits à la gare du Bourget-Drancy. Là, ils montent à bord des voitures de 3e classe d'un train de voyageurs. Il est 17 heures lorsque le train spécial 767 s'ébranle. Arrivé à Compiègne, il s'arrête et, dans la nuit, on fait monter 547 autres hommes. Il s'agit cette fois, en majeure partie, de juifs français arrêtés à leur domicile, à Paris, le 12 décembre 1941 — essentiellement des notables, dont le frère de Léon Blum, un sénateur, un colonel, plusieurs avocats célèbres — mais aussi de juifs étrangers, déplacés de Drancy à Compiègne, ainsi que d'un groupe, séparé, de 34 juifs yougoslaves. L'escorte est assurée jusqu'à la frontière allemande par des gendarmes français accompagnés d'un officier SS. Theo Dannecker, le chef du service des affaires juives de la Gestapo, antisémite fanatique, prend lui-même la direction du convoi.

"S'il y a une évasion, on fusille tout le wagon", a-t-on menacé les 1112 "passagers". Un seul d'entre eux réussira à s'échapper avant Reims, où le convoi est verrouillé. Le lendemain, le train passe la frontière à Neuburg, traverse l'Allemagne et pénètre en Pologne. Au terme de trois journées, rendues très pénibles par la soif, le terminus porte un nom mystérieux : Auschwitz-Birkenau. Un double camp d'extermination qui restera pourtant dans l'histoire comme le symbole de l'horreur.

"Hébétés et épuisés nous avons été saisis par le froid et par la neige qui s'accrochait encore aux marécages de Birkenau où s'élevaient les premiers baraquements, se souvient Joseph Rubinstein. On nous a distribué des uniformes rayés et puis on nous a tatoués, à l'encre bleue." Bientôt, les hommes du premier convoi ne seront plus que des numéros de matricule, de 27533 à 28644. Joseph et Simon portent respectivement sur l'avant-bras les n° 28265 et 27815.

S'il a pris l'accent des titis parisiens, Joseph Rubinstein, surnommé "Jojo", est né en 1918 à Latoriz, un village de Pologne, dans une famille de sept enfants s'entassant dans deux pièces. Son père, tailleur, a émigré à Paris en 1923 et le reste de la famille l'a suivi un an plus tard pour s'installer dans le 11e arrondissement. Joseph qui, à 14 ans, a commencé à travailler comme tapissier, n'a plus quitté "son" quartier que pour une effroyable parenthèse de quatre années. "Le jour de la rafle, je circulais à vélo rue du Pasteur-Wagner lorsque des agents de police m'ont demandé mes papiers puis m'ont poussé dans un autobus. Démobilisé de la légion étrangère, j'avais fait l'erreur fatale de revenir dans la zone occupée."

Ayant conservé dans la diction certaines intonations d'Europe centrale, plus petit, plus rond, à la fois plus sûr de lui et plus fragile, Simon Gutman a pourtant bien des points communs avec Joseph. Il est né en 1923 à Varsovie, avait lui aussi six frères et sœurs et était également âgé de six ans lorsque son père, tailleur, est venu à Paris, en 1929. "Nous avions un petit logement-atelier dans le 10e , mes parents travaillaient quinze heures par jour, mais comparé à la Pologne, c'était presque le bonheur."

Inquiets pour leur sort, les déportés le sont plus encore pour celui de leurs parents, sœurs et frères. Le père de Simon, David, et sa mère, Syma, seront arrêtés en juillet 1942 et cette dernière ne reviendra jamais de la déportation. Son frère aîné, Maurice, pris dans la première rafle parisienne et détenu au camp de Pithiviers depuis le 14 mai 1941 sera transféré à Auschwitz. "Je n'ai pas réussi à le faire venir à Birkenau et un jour un gars du camp m'a glissé à l'oreille : 'Tu sais, Simon, ton frère est passé à la chambre à gaz'." Le moment qui reste le plus douloureusement marqué dans la mémoire de Simon est celui où, grâce à un ami qui l'avait reconnu dans un autre secteur, il put retrouver son vieux père. "C'était un petit bonhomme apeuré et très affaibli. Comme je sortais du typhus, il ne m'a pas reconnu et a demandé devant moi : 'Est-ce que tu as vu Simon ?- Et puis son regard s'est fixé au fond du mien et nous nous sommes embrassés..." Les larmes remontent, comme jadis. Dès lors, Simon, qui travaille aux cuisines, prendra son père sous sa protection, lui donnera un peu de sa ration et réussira à le faire partir, en septembre 1943, pour le déblaiement du ghetto de Varsovie, en compagnie de Joseph Rubinstein. Le père et le fils se retrouveront en 1945 à Paris, à l'hôtel Lutétia transformé en centre de regroupement. Squelettiques mais vivants.

Chez les Rubinstein, il n'y aura que cinq survivants sur neuf. Le père de Joseph a également été arrêté le 20 août, près de la place de la Bastille. A quatre mois de ses 60 ans, il n'échappera pas à la déportation et à la mort. Deux des frères de Joseph étaient prisonniers de guerre, ce qui les sauvera. Sa sœur Gisla a pu s'échapper en zone libre et une autre sœur, Dora, sera déportée à Bergen-Belsen, dont elle reviendra. Mais sa mère, Ruchla, et sa sœur, Maria, âgée de 18 ans, embarquées dans la rafle du Vél' d'Hiv du 29 juillet, seront toutes deux gazées à Auschwitz sans qu'il les ait revues. Enfin, son frère aîné, Paul, sera déporté puis exécuté en 1944. Il faisait partie de l'un des derniers convois...

A Birkenau, pour ceux du premier convoi, un long cauchemar commence. Dormant à même le bois de châlits collectifs, ne recevant pour nourriture quotidienne qu'une soupe claire et une boule de pain, mordus par un froid polaire, astreints à d'épuisants travaux de terrassement, dévorés par la vermine et terrassés par la dysenterie ou le typhus, ils seront très peu à résister. Les chiffres sont éloquents : d'avril à août 1942, 1008 des 1112 déportés succomberont à ce traitement inhumain, soit un taux de mortalité de 91,6 % en cinq mois. Il en sera de même pour la suite : 80 % des déportés du deuxième convoi mourront en dix semaines et 80 % du troisième en sept semaines.

Joseph et Simon auront la chance, relative, de s'initier au petit métier de la survie fait d'autant de hasards que de nécessités. Au début, Simon a été chargé d'extraire des baraques les cadavres des morts de la nuit. Mais un jour, alors qu'il avait brisé la surface d'une flaque gelée pour se rincer le visage, un kapo a lancé : "Vous êtes tous repoussants mais toi tu es propre, tu seras le seul à survivre !", avant de l'affecter aux cuisines. Lever à 3 heures, coucher à 22 heures au milieu des Polonais et des Ukrainiens, "plus durs que certains SS", mais de quoi manger, tenir.

Joseph, affecté au kommando "Canada", travaille à la sinistre rampe ferroviaire où l'on procède au "tri" des nouveaux arrivants : d'un côté du quai les plus vieux, les malades, les femmes enceintes et les enfants qui "iront directement au gaz", de l'autre ceux, plus solides, qui auront un sursis. Il verra ainsi débarquer des dizaines de milliers de malheureux venus de tous les pays sous la botte nazie — Belgique, Grèce, Balkans, Scandinavie, etc. — livides, hagards, n'émergeant souvent du cauchemar du voyage que pour basculer dans la mort. Joseph est chargé de ramasser les valises et les colis devenus dérisoires, mais dans lesquels les nazis récupèrent tout : vêtements, chaussures, lunettes. De temps à autre, les prisonniers parvenaient à grappiller "quelques objets usuels ou un peu de mangeaille", mais pas moyen de parler, de prévenir, "le moindre signe c'était la cravache".

Longtemps, Joseph et Simon, qui font partie des sept survivants actuels du premier convoi, n'ont pu parler. Parce qu'ils pensaient qu'on ne les croirait pas ou qu'on les croirait fous. Et puis aujourd'hui qu'ils se livrent pour accomplir leur "devoir de mémoire", les mots n'ont pas assez de force pour exprimer ce que fut leur condition infra-humaine. Ils ne savent plus dire que par bribes l'extrême sadisme de certains de leurs bourreaux — ordonnant par exemple à un père de battre son fils puis à ce fils de battre son père, et devant leurs refus les abattant tous deux "comme des chiens" —, le désespoir, les souffrances, les humiliations, l'endurcissement. Joseph évoque seulement "la haine" qui le tenait debout. "Chaque journée c'était un siècle", soupire Simon. L'un comme l'autre n'entrevoient plus qu'à peine les images d'épouvante des longues cohortes noyées dans "la nuit et le brouillard", les scènes déchirantes ponctuées de cris insoutenables, l'angoisse et la terreur collectives.

Bien conscients d'avoir été "chanceux", Simon et Joseph ont été les témoins effarés du prologue et de l'emballement de la "solution finale". C'est en mai 1942 que fut prise la décision de déporter massivement les juifs de France. Et c'est le 19 juillet 1942 que commencèrent à fonctionner les chambres à gaz d'Auschwitz-Birkenau.

Le premier convoi fut suivi de près de 80 autres, jusqu'au 20 août 1944, regroupant généralement environ un millier de personnes. Dès le deuxième, le 5 juin 1942, les voitures de voyageurs laissèrent place à des wagons de marchandises. Dans le troisième, le 22 juin 1942, on dénombrera 66 femmes. Et, très vite, les femmes et les enfants seront majoritaires dans les trains de la mort. Ils sont environ 76000 à être partis, 62000 adultes et 11000 enfants ne sont pas revenus.

Pour chaque convoi, Serge Klarsfeld et l'association Les fils et filles des déportés juifs de France (FFDJF) qu'il préside se sont livrés à un travail de recensement vertigineux. C'est ainsi qu'ont pu être édités (chez Fayard) le Mémorial de la déportation des juifs de France, reprenant la liste de tous ces déportés, et le bouleversant album photographique du Mémorial des enfants juifs déportés de France : 3300 photos légendées pour mettre des visages sur les noms des martyrs.

Soixante ans après le début des convois, la FFDJF a pris l'initiative d'en rappeler le souvenir en publiant, à chaque date anniversaire, un encart commémoratif dans Le Monde. Parallèlement, de sobres cérémonies — incluant la lecture de la liste des déportés — et des expositions seront organisées dans les gares de Drancy, Compiègne, Pithiviers, Beaune-la-Rolande ou Angers, théâtre de ces départs quasiment toujours sans retour.

                                                                                                        LE MONDE | 26.03.2002 | Robert Belleret